La Méthode Feldenkrais et les principes du système dynamique de Mark Reese , PhD.

Ces notes furent d’abord rédigées à l’attention d’Esther Thelen afin de lui présenter la Méthode Feldenkrais après la lecture de son livre que j’ai fort apprécié : Le démark-reeseveloppement de la connaissance et du mouvement : une approche.

Moshe Feldenkrais fut un brillant innovateur dans les techniques de l’apprentissage du mouvement, un théoricien en avance sur son temps, anticipant les nouveaux concepts de la science cognitive et de la science du mouvement. Son approche du mouvement est unique en son genre dans sa façon d’incarner les concepts de systèmes dynamiques.

Les exercices conventionnels et l’éducation physique impliquent que l’on suive à la lettre les indications de position visant la forme ou la posture juste ainsi que l’imitation de modèles visuels. Ces méthodes vont de pair avec des théories hiérarchisées de contrôle moteur qui soutiennent que des centres supérieurs ou un homonculus commande au corps l’apprentissage de nouvelles postures et de nouveaux mouvements.

Feldenkrais pensait que ces approches étaient fondées sur une théorie incorrecte du contrôle moteur et que dans la pratique réelle, l’auto-direction consciente n’est pas à la source de l’apprentissage fonctionnel. Pour lui, ce dernier naît plutôt des variantes exploratoires contraintes et facilitées par les exigences de l’environnement.

Feldenkrais comparait souvent ses cours sur le mouvement, qu’il refusait d’appeler “exercices”- parce que cela impliquait une connotation de répétition mécanique – à des expériences scientifiques. Il démontra encore et encore comment les êtres humains trouvent des solutions similaires aux problèmes moteurs fondées sur des traits communs de structures et de fonctions, d’environnements et de tâches communs. Ces solutions communes ont tendance à naître sans instruction ni imitation et en dépit de schémas posturaux et de mouvements variés. Il créa des milliers de cours pour vérifier ses hypothèses regardant la nature de l’apprentissage moteur.

Au lieu d’une explication du mouvement uniquement fondée sur l’anatomie ou la kinésiologie, il dit qu’on doit comprendre « l’organisation » du mouvement c’est-à-dire sa nature incarnée, intentionnelle et contextuelle : comment on organise une action dans un environnement afin d’obéir à ses critères, en incluant aussi des facteurs biomécaniques et énergétiques.

Feldenkrais comprenait bien le caractère non linéaire du changement. C’est-à-dire que de petites différences apportées à n’importe quels aspects de la tâche ou de l’environnement peuvent favoriser des changements dans l’action. Ses méthodes incarnaient une façon de découvrir empiriquement les paramètres de contrôle les plus efficaces dans l’apprentissage du mouvement et du comportement postural.

Il pensait qu’une sensibilisation aux exigences de l’apprentissage était cruciale et que la répétition mécanique, les étirements ou la manipulation forcés ne pouvaient être la source de changements dans les schémas de l’action. Au lieu d’enseigner l’amélioration de la posture en adoptant une position illustrée par des images, par exemple celle du fil à plomb, Feldenkrais mis l’accent sur le fait que la posture est un composant de l’action et doit être apprise en temps réel en répondant aux critères de la tâche poursuivie.

Sa formulation datant des années 40 de “l’acture”, loin d’être un dogme, ressemble de près aux théories du chaos. La posture peut être considérée comme un attracteur défini comme une zone de variation stable incluant beaucoup de positions crées par les exigences de la tâche, l’équilibre, la biomécanique, la surface de contact et bien d’autres facteurs encore. Les mouvements chaotiques et cependant très organisés présents même dans la posture « statique » appelée « le balancement postural » démontrent l’impossibilité d’adopter une position debout figée, qu’elle soit considérée bonne ou mauvaise.

Afin d’induire l’instabilité nécessaire à des changements de phases d’un attracteur très stable à un autre dans un système, Feldenkrais a développé un grand nombre de techniques comportant de nouvelles tâches, de nouveaux environnements, de nouvelles orientations spatiales tout en amoindrissant l’effort.

Voici quelques exemples qui montrent comment Feldenkrais travaillait sur l’amélioration de la posture

a) Une série de cours comporte des variations de la position debout combinée à l’oscillation.

  • Rester debout et osciller vers l’avant et vers l’arrière puis sur les côtés, les pieds écartés puis les pieds réunis, les yeux ouverts parfois puis fermés.
  • Faire des mouvements circulaires dans une direction puis dans l’autre.
  • Dans une autre série de variations on place une jambe devant l’autre.
  • Ou encore on tend les bras devant, derrière ou dans d’autres combinaisons possibles.

L’exploration de ces différentes variations déstabilise les attracteursLe développement moteur s’auto-engendre par les régularités propre au mouvement. Cf. théorie dynamique des systèmes non-linéaires, E. Bersteinen, E.Thelen et A.Bertoz. posturaux existants et un nouvel attracteur naît, défini en tant que zone de mouvement aisé dans toutes les directions et caractérisé par un champ étroit de recherche d’équilibre dépourvu d’indice visuel.

b) Se tenir debout et se tourner réorganise la posture d’une manière compatible avec des mouvements des yeux sur le côté. Nous avons tendance à adopter une posture qui se meut vers l’avant ou une posture assez statique.

c) Dans une posture quadrupédique, en appui sur nos mains et nos pieds nous soulevons alternativement une main, puis l’autre, un pied puis l’autre, la main et le pied droits, puis à gauche un pied et une main, puis dans l’autre diagonale, puis les deux mains, puis les deux pieds et enfin nous sautons en levant nos deux pieds et nos deux mains. Alors que la position initiale des mains et des pieds varie beaucoup, un grand nombre de personnes prendront la même posture. Les exigences de la tâche imposent les mêmes solutions, malgré des positions et des trajectoires disparates pendant cette phase hautement exploratoire.

Contrairement à la thérapie physique qui a mis l’accent d’abord sur les facteurs mécaniques de la force et la flexibilité musculaire, l’alignement du squelette et la mobilité, Feldenkrais a perçu comment bien des problèmes de posture et de mouvement sont liés à des habitudes de comportement, y compris dans leur aspect cognitif, environnemental et perceptif.

Dans la thérapie conventionnelle on fait faire toute une série d’étirements passifs aux patients souffrant de troubles neurologiques. Dans le travail de Feldenkrais il ne fait jamais étier passivement un enfant atteint de trouble cérébral. On peut facilement démontrer qu’un coude qui ne se plie que si une force extrême lui est appliquée peut se plier aisément si l’on bouge l’enfant d’une manière exploratrice en lui faisant percevoir l’intérêt de plier son coude pour pouvoir s’asseoir. Les mouvements et les exercices sans valeurs fonctionnelles intégrées demeurent superficiels et ne sont qu’un écho lointain pour un système nerveux qui corrèlent des sources de mouvement, des informations perceptives liées à des actions avec des objectifs précis.

Un autre exemple frappant dans le travail de Feldenkrais c’est sa vision de systémiqueles systèmes sont des modules ordonnés d’éléments interdépendants et qui interagissent entre eux. de la douleur chronique.

Feldenkrais considérait que la plupart des douleurs musculo-squelettiques ne résident pas dans un sens littéral “dans le corps” (mis à part la douleur immédiate due à un traumatisme) mais expriment un schéma d’action, une habitude qui englobe des composantes émotionnelles biochimiques et neurochimiques. Transformer ce schéma et on peut éliminer la douleur malgré des problèmes structurels.

Voici des exemples qui montrent comment on s’y prend :

a) Prenons l’articulation de l’épaule. Si la personne éprouve une douleur en la mobilisant sur le côté le plus proche de l’articulation, ici le scapulaire relatif à l’humérus, en changeant le contexte, on obtient un mouvement cinématique isomorphe qui n’est pas reconnu comme étant le mouvement douloureux par cette personne. C’est à dire le mouvement distal qui engendrait une réaction de protection ou de défense. Cette technique déstabilise tant le système, favorisant l’émergence de nouveaux schémas, qu’après quelques répétitions du mouvement à proximité de l’épaule, le mouvement distal peut se faire sans créer de douleur.

b) Souvent un mouvement est douloureux dans une orientation mais pas dans une autre. Prenons par exemple une flexion sur le dos, la tête levée, un coude vers le genou opposé, le genou se rapprochant du coude. Si ce mouvement est fait en étant assis ou sur les mains et les genoux, la douleur peut ne pas apparaître. Et une fois que le mouvement initial est de nouveau exécuté, c’est sans douleur le plus souvent et avec plus de flexibilité et de coordination. Ces variations d’orientation modifient le degré de travail musculaire anti gravitaire, changent les relations spatiales, génèrent de l’information proprioceptive, changent la catégorie de l’action. Différencier le mouvement de son contexte habituel montre au système qu’un mouvement n’est pas dangereux et qu’il cesse d’être douloureux.

c) Dans des cas de problèmes neurologiques ou orthopédiques, les mouvements sont souvent pratiqués du “bon” côté du corps, celui qui n’a pas été blessé, qui est moins raide et douloureux, et/ou le contrôle moteur est meilleur. De nombreux mouvements du corps sont symétriques : la possibilité d’étirer la jambe à partir du pelvis est la même d’un côté ou de l’autre. Et pourtant, il est significatif que même si les mouvements sont isomorphes, les mouvements à droite ou à gauche soient clairement dissemblables. Ceci est très important en ce qui concerne l’apprentissage de nouveaux mouvements.

 En changeant l’environnement des tâches familières il est possible de déstabiliser les attracteurs et d’en faire émerger de nouveaux. 

a) Changement de l’orientation dans l’espace:

Le cours qui suit donne une démonstration radicale de la nature contextuelle de l’apprentissage et de l’importance de l’orientation dans l’espace en tant que composante essentielle, bien que tacite de l’action.

On demande aux pratiquants allongés sur le ventre, les pieds à angle droit, les genoux au sol, de faire des mouvements assez simples de flexion des pieds, incluant la supination et la pronation, la flexion dorsale et plantaire, et la rotation. Bien que la plupart n’auraient aucune difficulté à le faire en position assise, dans cette orientation la plupart en sont incapables. Même lorsqu’ils le peuvent avec maladresse, sans indice visuel les pratiquants sont incapables de savoir la position de leurs pieds dans l’espace et ce qu’ils font comme action. Le cours se poursuit en suivant du regard les mouvements plus amples du pied. Il est intéressant de noter que cela contribue à déstabiliser d’autant l’action et à désorienter les pratiquants qui perdent leur coordination. Ceci est un bon exemple du concept du processus de rentrée multimodale: puisque le pratiquant n’a jamais corrélé ses mouvements de pieds avec des indices visuels dans cette position, la recherche visuelle ne raffine pas le mouvement, comme on s’y attendrait, mais ajoute une contrainte perceptive à l’espace de la tâche. Bientôt cependant les indices visuels finissent par aider les pratiquants à apprendre de nouvelles coordinations. Ce qui s’avère plus efficace encore c’est lorsqu’on demande aux pratiquants de faire des mouvements similaires dans différentes positions, debout, sur le dos… jusqu’à ce qu’ils soient capables de transférer ou d’appliquer des informations à la position sur le ventre.

b) Changement d’environnement.

En Intégration Fonctionnelle, technique essentiellement manuelle, on fera placer le pratiquant sur des rouleaux – en carton ou en plastique, ou faits de couvertures roulées- de différentes tailles et dans des directions variées. On pourra leur demander de positionner un rouleau très mince le long de leur colonne vertébrale. Cette situation où on perd l’équilibre facilement exigera d’eux un nouvel équilibre. Le praticien bouge un pratiquant de toutes sortes de façons afin de susciter des schémas de mouvements et de postures qui s’adaptent à la pression et à l’équilibre requis.

Le support

Une des variantes les plus significatives de l’environnement est apportée par le praticien en donnant des conditions d’appui plus grand. Tout comme la recherche a montré comment la marche pouvait être activée à nouveau dans l’eau, bien des actions sont plus faciles à apprendre et des capacités antérieures à faire renaître lorsque un soutien est fourni. Dans La Prise de Conscience par le Mouvement, le simple fait de faire des mouvements couché permet aux pratiquants de se mouvoir alors qu’ils ne peuvent faire les mêmes mouvements debout. Sans doute est-ce dû à un effort moindre des muscles anti gravitaires, à une suppression ou réduction d’un besoin de trouver un équilibre, une proprioceptionSensibilité profonde désignant la perception, consciente ou non, de la position des différentes parties du corps. accrue par un plus grand contact au sol et une sensibilité kinesthésique plus développée.

Une partie du raisonnement en faveur de l’utilisation d’un soutien est étayée par la loi perceptive Weber Fechner. De la même manière que les changements infimes de lumière sont perceptibles sur un fond de luminosité plus faible, Feldenkrais affirme que les petites variations de l’efficacité musculaire peuvent être senties dans un contexte d’effort réduit. C’est pour cette raison que Feldenkrais conseillait à ses élèves d’utiliser de petits, voir de minuscules mouvements dans les premiers stades de l’apprentissage. Lorsqu’une action est facilitée par le contact au sol cela réduit l’effort musculaire baissant ainsi le seuil auquel les différences dans l’organisation des mouvements peuvent être perçues et apprises. En Intégration Fonctionnelle le contact peut-être fourni par des rouleaux, des oreillers et des surfaces qui amoindrissent l’effort musculaire et aussi plus spécialement par le soutien qu’apportent les mains du praticien qui allègent la posture dans laquelle le système est engagé.

Dans un sens gibsonien, ce soutien n’est pas uniquement entendu dans un sens simplement mécanique mais dans un sens écologique : la surface d’appui ainsi donnée au pratiquant est perçue comme soutien fiable de l’action. Cela permet un allègement de l’effort musculaire postural et augmente le champ des possibilités de l’action-perception.

De plus, à la lumière du concept de Fogel de co-régulation la surface d’appui peut être considérée comme une aide à la communication à l’intérieur du cadre de l’action. De l’information pertinente sur l’activité est transmise au moment où les pratiquants négocient leur part relative dans l’effort demandé par l’action.

De par leur valeur pratique et le défi théorique qu’ils représentent les manipulations manuelles très sophistiquées avec une personne allongée sur la table du praticien, accompagnées d’une poussée des pieds ou un soulèvement de la colonne vertébrale ou de la tête sont d’un intérêt tout particulier. Si cela est accompli avec grande précision – cela demande des années de formation – il est possible de soutenir le corps fournissant ainsi de l’information sur les comportements posturaux extrêmement complexes. Feldenkrais alla jusqu’à dire qu’on pouvait faire table rase des schémas posturaux de la personne. Évidemment c’est, tout au plus, une exagération. Cependant nous observons qu’une très grande plasticitécapacité du cerveau de créer, défaire ou réorganiser les réseaux de neurones et les connexions de ces neurones s’installe, permettant au système d’attracteurs d’entrer dans de nouveaux états.

Feldenkrais a mis l’accent sur comment tout nouvel apprentissage de mouvement exploite toujours les connaissances antérieures et les potentialités inhérentes au système.

Par exemple:

a) Dans les premières approches des techniques d’auto-défense qu’il développa vers vingt ans en Palestine, Feldenkrais observa les réactions défensives spontanées des individus lors d’une attaque à l’arme blanche. Puis, il inventa une technique de défense qui s’inspirait de ce schéma préexistant.

b) Dans l’enseignement d’un nouveau comportement, nous ajustons et raffinons un mouvement existant sans nous soucier de “normalité”, souci qui limite souvent les thérapeutes de rééducation. Par exemple lorsque nous apprenons à une personne à remarcher, nous pouvons encourager la claudication qui est une façon pour cette personne de faire face au traumatisme. Puis nous pouvons graduellement élargir le répertoire en changeant l’environnement et les exigences des tâches. Si au contraire, comme le font certains thérapeutes, on ignore ce schéma d’adaptation existant en essayant de faire bouger la personne dans une série de mouvements “normaux”, elle peut se montrer défensive (en fait elle devient plus stable dans les schémas d’évitement de la douleur) et s’opposer à tout nouvel apprentissage.

Feldenkrais a insisté sur le besoin que l’on a d’une théorie d’apprentissage et pas seulement de rééducation qui tiennent compte de l’adaptation qui survient après un traumatisme. Après une blessure grave et sa guérison, même dans les meilleures conditions, on ne récupère pas ses fonctions et on ne se comporte pas selon des schémas antérieurs. Le comportement post traumatisme est une solution créative à un problème unique d’action. De plus on peut mieux fonctionner grâce à de nouveaux moyens.

c) Les systèmes dynamiques intrinsèques

Feldenkrais a créé tout une série de cours où il explore et utilise la dynamique intrinsèque des systèmes, similaire dans bien de ses aspects aux expériences Kelso. Quelques-unes d’entre elles demandent l’utilisation de l’oscillation générée par des mouvements rythmiques de la cheville pratiqués sur le dos. De par ses mouvements de pendule la coordination demande de trouver comment pousser lorsque l’énergie kinésique de la poussée et du retour précédents se dissipe (comme lorsqu’on pousse un enfant sur une balançoire). Il n’est pas nécessaire de spécifier la fréquence ni la force requise parce que celles-ci proviennent de la dynamique du système. Il y a une grande amélioration de la posture après avoir travaillé ces variations sans doute parce que l’on apprend à percevoir l’efficacité des forces de compression exercée sur le squelette (sans travail antigravitaire) d’une manière analogue à la posture debout qui exige l’organisation de la compression gravitationnelle. Dans une autre série de cours utilisant la levée et la retombée des jambes ou autre partie du corps, on apprend la coordination qui ne dépend pas de la coordination neuronale mais plutôt des propriétés structurelles-fonctionnelles des articulations et des membres.

En tant que physicien Feldenkrais connaissait l’importance des propriétés d’auto-organisation du mouvement. En tant que professeur de judo, il savait comment utiliser la gravité, la vitesse et autres forces physiques. Cela implique l’idée que toute action contient des coordinations subsidiaires qui, une fois connues, peuvent être transférées à d’autres compétences. Feldenkrais savait construire et déconstruire les composants de l’action, en tirant avantage de coordinations subsidiaires ou en les créant. Comparez cela aux modèles réductionnistes qui mettent l’accent sur les éléments de force musculaire.

Orientation ciblée ou non ciblée

L’utilisation d’objectifs comme attracteurs peut être une arme à double tranchant et c’est important d’être flexible dans les stratégies d’apprentissage en intégrant qu’ils peuvent opérer comme paramètres de contrôle. Un objectif clair renforce évidemment l’apprentissage en donnant au pratiquant une meilleure compréhension de ce qui lui est demandé et peut aussi l’aider à évoquer des souvenirs pour résoudre des problèmes dans d’autres situations. Cependant, les tentatives conscientes d’atteindre un but jugé impossible peut contribuer à augmenter les attracteurs ancrés. Certains individus peuvent avoir une longue histoire d’apprentissage de l’échec devant des tâches à cause de la douleur, une coordination déficiente, une force faible, etc. Les tentatives conscientes peuvent simplement déclencher des stratégies forcées et sans succès. C’est pour cette raison que les séquences de Prise de Conscience par le Mouvement construisent autant qu’elles déconstruisent des compétences spécifiques. Feldenkrais inventa de façon ingénieuse des cours qui visaient à faire émerger des comportements en introduisant des contraintes variées qui créaient de nouvelles capacités inattendues.

Voici quelques structures de cours “surprise” :

a) Assis sur une chaise, bouger le bassin de différentes manières, entraînant une mise debout plus efficace, sans l’aide de la pensée.

b) Allongé sur le sol, saisir son pied et l’amener vers la bouche et dans d’autres directions entraînant le pratiquant à rouler pour s’asseoir sans s’apercevoir que le cours avait pour but d’apprendre à s’asseoir différemment. J’ai observé mon fils Nathan apprendre à rouler sur le dos et sur le côté exactement comme cela à l’âge de trois mois. Rouler sur le côté était apparemment la conséquence de son désir de mettre son gros orteil dans sa bouche! Ce sont quelques exemples parmi des centaines montrant comment Feldenkrais était passé maître dans l’utilisation des premiers mouvements d’enfants en bas âge afin de développer de nombreuses compétences de coordination pour les enfants comme pour les adultes. Cela démontre que la conception des adultes de l’apprentissage des enfants est peut-être une représentation faussée des trajectoires de son développement. Bien des mouvements sont appris en même temps que les coordinations nécessaires à la satisfaction d’autres objectifs moins évidents. Cela rappelle les remarques de Gould sur le changement évolutif. Les structures organiques peuvent être exploitées dans des fonctions différentes de celles qu’elles servaient originellement. Il en est de même pour les stratégies d’apprentissage.

Étant données la sensibilité au contexte, la connaissance ou la méconnaissance de l’environnement est une autre variable importante qui produit ou supprime l’émergence de schémas appris antérieurement. Cela peut être avantageux ou problématique selon que ces schémas sont utiles ou non.

Par l’introduction de nouvelles tâches, Feldenkrais induit le stade de déstabilisation décrit comme précédant des changements de phases et de connaissances nouvelles. Un des exemples les plus frappants – et le plus rapide à mettre en place – pour gagner de la flexibilité est de tourner les yeux dans la direction opposée au mouvement de la tête. Selon Feldenkrais, notre manque de flexibilité réside non dans nos muscles et articulations mais plutôt dans l’utilisation habituelle et inappropriée des muscles dans nos efforts musculaires. Du fait de l’importance de la vision dans le contrôle de certains mouvements, le fait de tourner les yeux dans une direction peu habituelle au cours d’un mouvement déstabilise leurs schémas habituels et laissent apparaître des schémas plus efficaces qui sont sous-jacents mais supprimés dans les circonstances habituelles. Cette approche, très efficace – facilement documentée – est sans comparaison avec les thérapies qui s’efforcent d’étirer, de détendre ou de renforcer les muscles du cou, toutes ces actions ne prenant pas en compte la nature variable et dynamique du mouvements. De bouger ses yeux plusieurs fois dans la même direction que la tête, accroît aussi efficacement l’amplitude des mouvements du cou dans l’étirement. De profonds changements apparaissent dans le tonus musculaire: on réussit à tourner la tête et le cou davantage en suivant son regard. Feldenkrais aimait à expliquer ces effets en invoquant les chemins neuro-reflexes qui demandaient un ajustement tonique. Ici une meilleure explication, celle des systèmes dynamiques, serait de dire que les mouvements des yeux suscitent de forts attracteurs liés à une longue histoire de mouvements des yeux coordonnés avec les mouvements de la tête dans beaucoup de comportements guidés visuellement .

Feldenkrais insiste sur le fait que l’action et la perception sont intimement liées.

 Le nom souvent mal compris qu’il donna à son système d’éducation du mouvement, la Prise de conscience par le mouvement renverse l’idée plus conventionnelle de la conscience du corps. Les mouvements de Feldenkrais sont conçus pour élargir la connaissance et la perception et ne sont pas considérés comme une fin en eux-mêmes. C’est à travers le mouvement qu’on perçoit et soi-même et le monde, et c’est la perception qui rend le mouvement possible. Comme l’écrivait Shakespeare “Bien sûr nous avons les sens sans cela nous ne pourrions bouger”. Feldenkrais a aussi mis l’accent sur les nombreux liens entre les processus moteurs et cognitifs .Quelques exemples incluent:

a) Dans l’exemple des mouvements oscillatoires fourni plus haut, les mouvements du corps nous apprennent des choses. Nous ne savons pas si nous instruisons le corps ou si c’est lui qui nous instruit.

b) Une série de cours sur l’activité de compter montre en fait qu’il y a un lien entre nos mouvements oculaires et l’activité de compter les objets. En d’autres mots compter implique des correspondances et des corrélations de modes multiples. L’apprentissage de la lecture rapide demande que l’on apprenne à accélérer et à globaliser les mouvements de sorte que nos yeux ne s’arrêtent pas sur un mot particulier comme quand nous vocalisons.

c) Dans les cours sur la visualisation nous apprenons qu’il existe des mouvements oculaires systématiques et autres contractions musculaires corrélés aux changements de l’attention. Par exemple visualiser la partie droite du corps entraîne des mouvements oculaires vers la droite. L’exploration en esprit de la forme des pieds suscite des coordinations reflétant l’expérience de mettre des chaussettes, de pratiquer des massages, et de marcher sur des surfaces différentes. Ce qu’on appelle « mouvement imaginaire » a sa source dans l’exploration antérieure de nos mouvements. L’apprentissage de la visualisation, de la perception et de l’action sont liées tous les trois.

La grande variété des mouvements dans tous les cours de Feldenkrais incarnent un principe important de la biologie évolutionniste et écologique, principe qui dit que la variation est la clé du potentiel requis pour apprendre et s’adapter à de nouvelles conditions. Une compétence acquise comporte suffisamment de variété pour faire face aux exigences d’un environnement changeant.

Feldenkrais inventa des centaines de techniques afin d’aider des personnes à affronter des défis uniques, des problèmes uniques auxquels il donna des solutions uniques. Il ne se fit pas l’avocat de routines et d’exercices mécaniques mais plutôt d’un voyage exploratoire qui renforce les capacités et la coordination, adaptées aux objectifs de chacun. Implicitement dans son travail se trouve l’attention portée aux différences minuscules des apprentissages, des différences minuscules dans les schémas musculaires, les mouvements articulaires dispositions posturales. Bien des thérapies négligent, dévalorisent ou essaient de supprimer ces différences, fondant leur raisonnement sur l’idée platonicienne d’un idéal de posture et de mouvement sains, l’appliquant par des exercices mécaniques usant souvent de machines qui sont littéralement les partenaires de l’homme. Feldenkrais était un réfugié ayant échappé à plusieurs régimes totalitaires et portait très haut la liberté et les différences individuelles humaines.

De nouvelles méthodes de recherche et de nouvelles théories semblent porter bien plus d’attention à ces différences individuelles et fournissent des moyens scientifiques pour étudier ces différences. C’est encourageant de voir, peut-être pour la première fois, l’intérêt scientifique se porter vers une vision rapprochée de l’action et des apprentissages.

Traduction de Simone Normand avec l’accord généreux de Donna Ray.

 

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